Aujourd'hui est un jour à nul autre pareil. Aujourd'hui la maladie a encore gagné une bataille. Je me suis rendue. J'ai déposé les armes.

Je n'ai pas voulu ça : arrêter de faire ce que j'aime, avoir l'impression d'abandonner CEUX que j'aime. Et pourtant je suis responsable de mes actes. C'est moi qui ai décidé de réduire mon temps de travail parce que, physiquement je ne tenais plus. J'étais même prête à arrêter de travailler tout court. Et puis ma chef, humaine et attentive, m'a proposé une alternative : ne pas arrêter complètement, garder quelques heures simplement. J'ai eu 2 jours pour réfléchir. Je n'ai pas eu besoin d'autant pour décider. Je crois qu'en sortant de son bureau, je savais déjà ce que je choisirai. J'aime enseigner. J'aime mes élèves. Quel que soit leur niveau, leur caractère, leur origine sociale ou ethnique, ils m'ont TOUS toujours apporté ! Alors, il ne restait plus qu'à choisir les classes que je garderai : les "petits" latinistes en classe de 4ème et 3ème ou les "grands" littéraires en classe de 1ère et Terminale. Des "classes à Bac"... Évidemment, le choix s'est porté sur les grands, pour des raisons professionnelles évidentes.

Il fallait l'accord des grands pontes de l'administration. Je fatiguais : que c'était long de tenir le coup, encore. Attendre une réponse officielle alors que la réponse officieuse était déjà connue... Qu'il me tardait d'enfin pouvoir "souffler", de ne plus avoir que 4 heures de cours par semaine...

La réponse est arrivée vendredi dernier. J'étais soulagée. Et puis un sentiment de culpabilité a pris la place du soulagement. Le jour de l'annonce à mes élèves approchait.

Ce jour, c'était aujourd'hui. Se lever ce matin en me disant que je verrai mes élèves pour la dernière fois a été un sentiment indescriptible. Penser à l'annonce de mon arrêt et à leur réaction m'angoissait au plus haut point. Pour l'annonce, j'ai joué franc jeu, comme toujours. Je suis prof comme je vis, sans faux semblant, sans costume. Rien ne vaut la vérité, rien ne vaut la transparence, rien ne vaut d'être soi-même. De toute façon, je ne sais pas faire autrement. Le silence s'est fait à ses mots "je dois vous dire quelque chose". Il y a eu de l'agitation, il y a eu des questions, il y a eu de l'émotion. Il y a eu une feuille qui est spontanément et discrètement passée dans les rangs pour que chacun puisse mettre un mot. Que de coeurs, que de "on vous aime", une phrase magnifique pour illustrer un dessin "un coeur et des poumons en or"... Que de sentiments lâchés, libérés sur cette simple copie double que je garderai à jamais illustrée par un immense "VOUS ALLEZ NOUS MANQUER"... Ce fut un moment intense, particulier, ne pas savoir comment se dire au revoir... Ça, c'était les "grands" des "petits", les 3ème donc.

Et puis il y a eu l'après-midi. Mes petits 4ème chéris que je suis depuis 2 ans. Je crois que je n'ai jamais vécu une situation où l'oxymore "silence assourdissant" aurait pu être mieux employé. Les visages se sont figés. Au début, ils ne m'ont pas crue et puis les larmes ont commencé de couler... Les voix se sont tues. Incrédules. "Madame, vous allez mourir ? - Un jour comme tout le monde, mais pas aujourd'hui..." J'ai parlé, j'ai tenté de rassurer, j'ai tenté de plaisanter mais l'humeur n'y était pas. Mes petits clowns habituels sont restés muets. Mes élèves plus calmes n'ont cessé de pleurer ou ont soigneusement évité de me regarder. Les sanglots se sont faits de plus en plus forts, de plus en plus présents. J'étais désemparée, je ne savais plus que faire, que dire. J'ai tenté de leur dire que je serai encore là, dans l'établissement, qu'on se croiserait forcément, rien n'y a fait. La sonnerie a fini par retentir, ils n'ont pas bougé. Et puis une petite voix, vous savez celle de celui qui vous a le plus embêtée, celui qui n'a de cesse de se faire remarquer, cette petite voix donc s'est élevée "Madame, je voulais vous remercier pour tout ce que vous avez fait. Vous êtes la meilleure prof qu'on n'a jamais eu. Vous avez su nous écouter et surtout vous avez toujours été là quand on en a eu besoin." Ceux qui avaient retenu leurs larmes jusque là les ont laissé couler. Je dois avouer que les miennes aussi.

Vous, mes élèves, d'aujourd'hui et d'hier, si vous me lisez, sachez que je ne vous oublierai jamais. Sachez que vous m'avez apporté bien plus que ce que je vous ai donné. Vous, mes élèves d'aujourd'hui et d'hier, c'est grâce à vous que j'aime tant mon métier, c'est vous aussi qui me faites avancer. Vous, mes élèves d'aujoud'hui et d'hier, je vous aime dans toute votre hétérogénéité.

Vous allez me manquer.